Dossier thématique

Mégabassines : 100 retenues de substitution en projet en France, ce qu'en dit la science

Sainte-Soline, Caussade, Marais poitevin : que sont les mégabassines, quel impact sur les nappes phréatiques, quel coût pour la collectivité ? Décryptage des chiffres BRGM, INRAE et de l'Assemblée nationale.

· Publié le 31 mai 2026
Mégabassines : 100 retenues de substitution en projet en France, ce qu'en dit la science
En 30 secondes
~100retenues
C'est l'ordre de grandeur des projets de retenues de substitution agricoles à grande échelle (souvent appelées mégabassines) recensés en France en 2025, principalement dans le Marais poitevin, le Sud-Ouest et le Centre-Ouest. Le projet emblématique de Sainte-Soline (79) peut stocker 627 000 m³ d'eau sur 15 hectares.
627 000 m³
Volume de la mégabassine de Sainte-Soline (Deux-Sèvres), équivalent à environ 300 piscines olympiques.
16 hectares
Emprise au sol de Sainte-Soline, soit 17 terrains de football, recouverts d'une bâche plastique d'étanchéité.
−70 %
Réduction nette des prélèvements d'eau autorisés en période d'étiage que vise le projet 16-bassines des Deux-Sèvres, selon le protocole signé avec l'État en 2018.
2024-2025
Le BRGM a publié son bilan hydrologique annuel : situation à l'étiage 2025 moins bonne qu'en 2024, malgré une recharge active à l'automne 2024.

Qu'est-ce qu'une mégabassine ?

Le terme mégabassine n'existe pas dans la terminologie réglementaire française. Il s'est imposé dans le débat public à partir de 2022 pour désigner les très gros projets de retenues de substitution agricoles, par opposition aux retenues collinaires plus petites (souvent inférieures à 50 000 m³). Officiellement, on parle :

  • de réserves de substitution ou retenues de substitution dans les textes réglementaires (article R.214-1 du Code de l'environnement) ;
  • de bassines dans le langage agricole courant ;
  • de mégabassines dans la sphère médiatique et associative, généralement pour des volumes supérieurs à 100 000 m³.

Une retenue de substitution est, par définition, une infrastructure qui stocke en hiver une eau prélevée dans une nappe phréatique ou un cours d'eau, pour la restituer aux exploitations agricoles en été. L'idée centrale est de déplacer dans le temps un prélèvement déjà autorisé : moins de pompage en été (étiage, période de tension sur la ressource), plus de pompage en hiver (recharge active des nappes). Le terme « substitution » implique donc qu'aucun volume nouveau n'est ajouté aux prélèvements globaux, mais que leur calendrier change.

La technique constructive standard combine un terrassement de bassin peu profond (typiquement 7 à 10 mètres de profondeur, surface de 8 à 18 hectares), une étanchéité par bâche en polyéthylène haute densité (PEHD) posée sur un géotextile, et un système de pompage-distribution alimentant les parcelles via un réseau d'irrigation enterré. La capacité unitaire courante va de 100 000 m³ à plus de 1 000 000 m³.

Combien y en a-t-il en France ?

Recensement précis difficile, faute de définition unifiée et de registre national à jour. Les estimations publiques pour 2024-2025 convergent vers :

  • ~100 retenues de substitution agricoles en projet ou en construction sur l'ensemble du territoire métropolitain ;
  • concentrées principalement dans cinq bassins versants : Marais poitevin (Charente-Maritime, Deux-Sèvres, Vendée), Adour-Garonne aval, Loire moyenne, Centre, Sud-Bretagne ;
  • le projet le plus avancé est celui des 16 bassines des Deux-Sèvres piloté par la coopérative de l'eau des Deux-Sèvres, dont Sainte-Soline est la deuxième mise en service.

Les autres projets emblématiques médiatisés sont la retenue de Caussade (Lot-et-Garonne), la retenue de Lavours (Ain), les projets Bouillac (Tarn-et-Garonne) et Cassagnabère-Tournas (Haute-Garonne). Beaucoup sont en contentieux administratif devant les tribunaux administratifs et le Conseil d'État.

Le projet emblématique de Sainte-Soline

Mise en eau en 2023 dans la commune de Sainte-Soline (Deux-Sèvres), au cœur du bassin de la Sèvre niortaise et du Marais poitevin, cette retenue cristallise le débat national. Les chiffres officiels :

CaractéristiqueValeur
Volume stocké627 000 m³
Surfaceenviron 15-16 hectares
Équivalent piscines olympiques~300
Profondeur moyenne~8 mètres
Étanchéitébâche PEHD sur géotextile
Source de l'eaunappe phréatique du bassin de la Sèvre niortaise (Jurassique sup.)
Période de remplissage1er novembre au 31 mars (étiage interdit)
Exploitants desservisenviron 12 agriculteurs irrigants
Financement~70 % public (Agence de l'eau Loire-Bretagne, État, Région, Département), ~30 % coopérative
Coût total estiméplusieurs millions d'euros

Le projet est encadré par un Contrat territorial de gestion quantitative signé en 2018 avec la préfecture des Deux-Sèvres, qui prévoit une réduction des prélèvements estivaux d'environ 70 % en moyenne sur le bassin concerné, en contrepartie de la possibilité de prélever davantage en hiver pour remplir les bassines.

Quel impact sur les nappes phréatiques ?

C'est le cœur de la controverse scientifique. Le BRGM a publié plusieurs études de modélisation à la demande des préfectures et des collectivités, avec des conclusions nuancées.

Ce que dit la science

Plusieurs constats convergent dans la littérature et les rapports officiels :

  • Sur le strict bilan hydrologique annuel (volumes prélevés sur l'année), les retenues de substitution ne créent pas de volume supplémentaire si les autorisations sont strictement réduites en été ;
  • Sur le fonctionnement hivernal de la nappe, prélever plus d'eau en hiver peut limiter la recharge des aquifères et réduire leur stock printanier, notamment lors des hivers secs ;
  • L'efficacité d'un remplissage est conditionnée par la réalité météorologique : un hiver très sec ne permet pas de remplir les bassines à 100 % ;
  • L'évaporation estivale d'une bassine ouverte sous fortes chaleurs est estimée à 20-40 % du volume stocké entre mai et septembre, selon la profondeur, l'exposition et la couverture éventuelle ;
  • L'impact local dépend de la géologie : sur les nappes captives profondes du Jurassique, le couplage avec la surface est moins sensible que sur les nappes alluviales superficielles.

Le BRGM en 2024-2025

Selon le dernier bilan hydrologique BRGM 2024-2025, la situation à l'étiage 2025 est moins bonne qu'en 2024. La recharge des nappes a démarré dès septembre 2024 et a été très active en octobre 2024, mais elle a ralenti en novembre, repris en décembre-janvier puis s'est essoufflée au printemps 2025. À l'automne 2025, le BRGM publie chaque mois un communiqué : la situation au 1er novembre 2025 montre une majorité de nappes à des niveaux proches des normales saisonnières, à l'exception notable du Roussillon en déficit.

Le BRGM a reconnu publiquement les limites spatiales et temporelles de ses premières études d'impact sur le projet des Deux-Sèvres et s'est engagé à affiner son modèle hydrogéologique en intégrant les effets du réchauffement climatique. De nouvelles simulations ont été produites en 2024-2025.

Pour ou contre : trois positions structurées

Les agriculteurs irrigants et les chambres d'agriculture

Pour les défenseurs du projet, la mégabassine est une solution d'adaptation au changement climatique : elle sécurise les rendements estivaux (maïs, céréales, semences, légumes industriels) sans aggraver le bilan annuel des prélèvements. Elle permet aussi de maintenir une agriculture irriguée dans des territoires fragiles économiquement, de préserver des emplois et des coopératives, et de garantir l'approvisionnement de filières aval (élevages, transformation agro-alimentaire).

Les scientifiques et hydrogéologues

Position plus nuancée : oui à la substitution dans son principe, mais sous trois conditions strictes. Premièrement, réduction effective et vérifiée des prélèvements estivaux, et non simple ajout d'un nouveau volume hivernal. Deuxièmement, dimensionnement adapté au scénario climatique réel et à la disponibilité hivernale réelle, et non à la moyenne des trente dernières années. Troisièmement, changement de modèle agricole en parallèle (cultures moins gourmandes en eau, agroécologie, sortie progressive du maïs irrigué dans les zones les plus sensibles).

L'analyse de l'AFIS (Association française pour l'information scientifique) souligne que le débat est mal posé quand il oppose frontalement « pour » et « contre » : la question pertinente est plutôt celle des conditions précises de chaque projet, et notamment du suivi indépendant des engagements de réduction d'été.

Les associations environnementales et les collectifs Soulèvements

Position critique structurée autour de quatre arguments : accaparement de l'eau publique au profit d'une minorité d'agriculteurs irrigants (12 exploitants pour Sainte-Soline), maintien d'un modèle agricole non soutenable fondé sur le maïs et les semenciers, impacts sur les zones humides aval (Marais poitevin, débit des rivières), coût pour la collectivité de financements publics massifs au service privé.

Les mobilisations de mars 2023 puis mars 2024 à Sainte-Soline ont occasionné des affrontements graves entre manifestants et forces de l'ordre, avec un blessé en urgence absolue et une instruction judiciaire en cours.

Quel cadre juridique ?

Un projet de retenue de substitution doit obtenir plusieurs autorisations cumulatives au titre du Code de l'environnement (loi sur l'eau, IOTA = Installations, Ouvrages, Travaux, Activités) :

  1. Étude d'impact environnemental obligatoire au-delà de 200 000 m³ stockés ;
  2. Évaluation des incidences Natura 2000 si zone proche d'un site classé ;
  3. Autorisation environnementale unique délivrée par le préfet après enquête publique et avis de la mission régionale d'autorité environnementale (MRAE) ;
  4. Permis de construire et accord communal ;
  5. Protocole d'engagement avec la profession agricole sur les réductions d'étiage.

Le contentieux administratif est très actif. Plusieurs autorisations ont été annulées en première instance puis confirmées en appel, ou inversement. La Cour d'appel administrative de Bordeaux a confirmé en mars 2024 l'autorisation des 16 bassines des Deux-Sèvres en estimant les engagements de réduction crédibles, mais le Conseil d'État a renvoyé certaines questions à la Cour de justice de l'UE en 2025 (question préjudicielle sur la directive cadre eau 2000/60/CE).

Alternatives et compléments

La littérature scientifique et l'étude parlementaire 2024 sur les méga-bassines recensent plusieurs leviers complémentaires ou alternatifs au stockage d'eau à grande échelle :

  • Sobriété des cultures : remplacement progressif du maïs irrigué par des cultures moins gourmandes (sorgho, tournesol, lentilles, prairies multispécifiques) ;
  • Irrigation goutte-à-goutte et pilotage par sondes capacitives : permet 30 à 50 % d'économie sur les volumes irrigués par rapport à l'aspersion classique ;
  • Couverture des sols permanente (mulch, couverts intermédiaires) : retient l'humidité, réduit l'évaporation et améliore l'infiltration ;
  • Restauration des zones humides et des prairies inondables : éponges naturelles qui régulent les crues d'hiver et soutiennent les débits d'été ;
  • Réutilisation des eaux usées traitées (REUT) pour l'irrigation : voir notre dossier REUT, déjà largement déployée en Espagne et en Israël, en démarrage en France ;
  • Petites retenues collinaires de quelques milliers de m³ : moindre impact local, gestion mutualisée plus simple, mais cumulent leur impact à grande échelle ;
  • Sortie progressive des autorisations de prélèvement en zones de répartition des eaux (ZRE) en sécheresse structurelle.

Le Plan Eau 2030 annoncé en mars 2023 par le président de la République intègre explicitement le principe des retenues de substitution mais le conditionne à un dialogue territorial et à des engagements vérifiables de réduction des prélèvements globaux. Voir notre dossier Plan Eau 2030 pour le détail des 53 mesures.

Ce qu'il faut retenir

Les mégabassines ne sont ni la solution miracle ni la catastrophe absolue. Leur efficacité dépend de trois conditions techniques rigoureuses : vérifiabilité indépendante des réductions d'été, dimensionnement adapté au climat futur, et articulation avec une transition agroécologique active. Sans ces trois piliers, le risque est réel de financer une infrastructure lourde, peu remplie en années sèches, qui maintient un modèle agricole déjà fragile face au changement climatique. Avec ces trois piliers, elles peuvent être un outil parmi d'autres d'adaptation.

Le débat dépasse largement la technique hydrologique : il interroge le modèle agricole français, la répartition de l'eau publique entre usages, et la place de la décision démocratique sur les ressources naturelles partagées. Pour explorer les chiffres communaux d'irrigation, voir notre page Prélèvements (BNPE) et notre hub agriculture. Pour comprendre l'état hydrologique en temps réel, consultez les données piézométriques et les analyses de qualité des nappes.


Sources : BRGM – Bilan hydrologique 2024-2025 · BRGM – Nappes au 1er novembre 2025 · AFIS – Éclairage scientifique sur Sainte-Soline · Assemblée nationale – Proposition de résolution sur les méga-bassines · Observatoire national de l'environnement · Directive UE 2020/2184. Voir aussi nos dossiers Plan Eau 2030, REUT et sécheresse-VigiEau.

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